Extraits de témoignages écrits de déportés

1/ MAIN D ŒUVRE

Denise Dufournier, Les mots transports, usine, munitions, circulèrent…, Ravensbrück

 

(…) Un matin, au lieu d’être envoyées sur le chantier habituel, nous fûmes placées comme pour un appel, à l’intérieur du camp. (…) Nous vîmes arriver un civil, en compagnie de la gardienne chef du bureau de travail et de la prisonnière responsable de ce bureau. […]

 

(…) Bientôt le bruit parvint jusqu’à nous qu’on examinait les mains de chaque prisonnière et qu’un triage s’opérait. Les numéros étaient relevés. Les mots transports, usine, munitions, circulèrent…, la plus grande consternation régnait. Était-il possible que nous fussions contraintes à tourner des obus qui tueraient nos frères, à construire des avions qui bombarderaient nos villes, bref à mettre nos bras et notre temps au service de l’ennemi ? […]

Une affreuse angoisse nous serrait la gorge. Le choix continuait de se faire. L’homme appréciait rapidement la qualité de ses esclaves. Il en éliminait très peu ; le travail exigé ne devait pas être très minutieux. Le silence était absolu. Pas un muscle de nos visages ne bougeait.

 

2/ DES CAMPS

Jean-Claude Lévy, Cent quatre-vingt-six marches, ce n’est rien, Mauthausen

 

Cent quatre-vingt-six marches, ce n’est rien. Mais, placez-les à l’intérieur de ce bol ébréché, sous un ciel d’hiver, avec, au fond, des plaques de glace qui vous guettent comme un œil malveillant.[…]

Et puis, la remontée commence. […] Courbé sous la charge, pas la moindre chance d’apercevoir le ciel. Les socques se dérobent tout autant qu’à la descente. […] Et quinze, vingt ou trente kilos qui vous scient l’épaule. […]

Personne ce matin n’est tombé du haut de la carrière, personne n’y a été précipité, aucun coup de feu n’a provoqué de « mort par arrêt du cœur ».

 

Jean Cormont, Des conditions dramatiques dans le tunnel – A – du camp de Dora, Buchenwald-Dora

 

Les conditions sont dramatiques pour les détenus : nourriture insuffisante, travail pénible pendant 12 heures chaque jour même le dimanche, pas d’eau, pas de sanitaire sauf quelques fûts d’essence sur­montés d’une planche qui servent de WC installés à la vue de tous dans le tunnel A.

Le bruit, avec les détonations des explosions des charges de dynamite, avec celui des marteaux piqueurs

[…] Les coups, les hurlements des kapos, des Meister, […]

Les milliers de poux qui prolifèrent […] obligent les malheureux à se gratter jusqu’au sang.

[…]des dizaines de cadavres jonchent le sol avant d’être enlevés par un kommando qui les entas­sera à l’extérieur pour être emmenés au crématoire de Buchenwald […]

 

Marcel Radureau, A Falkensee, les journées de travail étaient longues et pénibles, Sachsenhausen

 

Chaque jour nous allions travailler en colonnes à la construction de Falkensee: 3 km le matin, 3 km le soir, chaussés de semelles de bois avec lanières, par tous les temps; […];

 

Les journées de travail étaient longues et pénibles sous une surveillance sans relâche par des vorarbeiters souvent violents et inhumains ; si par malheur, sans raison, l’un de nous ne lui plaisait pas, il s’acharnait sur lui sans aucune sorte de réserve ; […]Après ces dures journées de travail passées sous la crainte des coups, c’était le retour camp ; et les interminables appels […]du soir, complètement épuisés, des détenus s’affaissaient pour la dernière fois. Peu importe, puisque morts ou vivants le compte y était ! »

 

Raymond de Lassus Saint Deniès, A califourchon, trente mètres au-dessus du sol, Neuengamme

 

J’ai travaillé pendant plusieurs mois au Kommando de Krupp à poser des rivets chauffés au rouge sur les poutrelles d’acier de la toiture. A califourchon, à trente mètres au-dessus du sol, pendant douze heures par jour. […] La peau des mains collait contre les poutrelles glacées. Le froid, toujours le froid, le vent, toujours le vent, le dernier hiver de la gare fut aussi glacial que les précédents.

 

Lucienne Simier, Arbres à abattre, roulage et empierrement des routes…, Ravensbrück

Comme travail nous avions des arbres à abattre, le roulage et l’empierrement des routes, le rouleau étant trainé par une vingtaine de femmes choisies au hasard, qu’elles fussent jeunes ou vieilles, nous tirions sur une corde comme les bateliers de la Volga, le vidange des fosses d’aisance, les corvées de morts à la morgue et aux fours crématoires, le déchargement des péniches, l’extraction de la tourbe, le déchargement des trains d’objets volés dans l’Europe entière et les corvées de sable. […]

 

Eugène Marlot, Je suis fasciné par la gueule de notre kapo, Natzweiler-Struthof Struthof

 

Nous voici à pied d’oeuvre, à quelque cent ou deux cents mètres du camp. […] je suis pour ainsi dire fasciné par la gueule de notre kapo. Le tueur tel qu’on peut l’imaginer, avec des yeux inquiétants, un regard fixe, des traits durs, un visage assoiffé de sang. […]

 

Je n’ai pas fait dix mètres que j’ai l’impression d’une tornade derrière moi. Une galopade, des grognements, un souffle puissant c’est Le Sanglier, bientôt planté devant moi.  » Et vlan ! je reçois en pleine figure le plus magistral coup de poing que j’ai reçu de toute ma vie. Bien visé : le nez et les lèvres. Le sang gicle et je l’aspire à pleines gorgées. J’ai chancelé mais suis resté debout. J’ai l’impression que si je tombe je suis perdu. Je continue et la brute s’en tient là. […] A quelques mètres de là, le gardien SS nous regarde à son tour, sa pétoire à la main. Son regard à lui aussi est sans pitié. Nos maîtres sont des assassins et toutes les occasions doivent leur être bonnes pour se faire la main. Drôle de civilisation !

 Suzanne Birnbaum, Une Française juive est revenue, Auschwitz

Régina […] déteste les Françaises […]. Un jour, sachant qu’on viendrait chercher une partie du bloc pour l’envoyer au travail des marais, le plus pénible de tous, elle désigne toutes les Françaises… le 20 février 1944. […]

Cinq kilomètres de marche dans la boue et dans la neige.

Un premier groupe de prisonnières doit charger des tragues avec de la boue et de la terre qu’une seconde équipe va, en portant deux par deux ces tragues très lourds, déposer à deux cents mètres de là pour édifier un talus. […]

Au départ, la capo vérifie si les tragues sont bien remplis pour que nous soyons bien crevées en les portant.

Si, par malheur, c’est insuffisamment lourd, les femmes qui chargent les tragues et celles qui les portent reçoivent toutes un grand coup de bâton appliqué en pleine figure ou sur le crâne.

 

3/ SABOTAGE

Louis Le Faucheur, Comment saboter le travail par ce froid?, Neuengamme

 

La journée fut éprouvante, interminable. Comment résister au froid ? Comment saboter le travail par ce froid ? Comment résister pour survivre ? Comment résister ? (…) Nous appliquions une méthode très simple, très vite apprise : « travailler avec les yeux » pour ralentir la cadence et également éviter la fatigue.

 

 

Maurice Delfieu, Travaillez avec les yeux, Mauthausen

 

lorsqu’apparaissaient, en un point du chantier, quelques surveillants SS, accompagnés de leurs chiens-loups tenus en laisse et toujours prêts à bondir, ou quelque ingénieur civil flanqué de deux ou trois officiers. Un geste, un sifflement discret transmis de camarade à camarade, courait d’un bout à l’autre du chantier et nous mettait tous en état d’alerte. Alors, pelles de ferrailler, pioches de cracher le feu, brouettes de courir…[…] Mais l’intrus avait-il tourné le dos, toute la machine retombait dans sa somnolence ou s’arrêtait brusquement.

 

Jacqueline Fleury, Derniers mois passés au Kommando Hasag, Buchenwald

 

[…] À l’usine, nous nous efforcions de ralentir la production au maximum, nous fabriquions des pièces destinées à des armes de guerre, très certainement des obus.

C’était des tubes assez longs qu’il fallait tremper dans des bains d’acides. Nos gestes étaient lents mais les SS étaient derrière nous et il fallait accélérer. […] ET Passées les quatre manoeuvres, d’un seul coup la machine était en panne…. Les réparations demandaient un certain temps. Le sabotage continuait avec les contrôleuses qui laissaient passer les pièces défectueuses.

 

4/ DESTRUCTION DES INDIVIDUS

 

Roger Coupechoux, Mort à Langenstein, Buchenwald

 

En janvier 1945. À Langenstein, la maladie concen­trationnaire tue chaque jour da­vantage les hommes arrivés au terme de la résistance physique. Jamais l’hécatombe n’a été aussi importante.

Du sable, du ciment, de l’eau, pelleter, déverser les sacs dans la gueule béante de l’engin mécanique, ce n’est pas un travail pour un chansonnier affaibli. (…) Il n’arrive pas à suivre le rythme accéléré de la machine. Il soulève péniblement les sacs. […] plusieurs […] lui échappent […] SE répandant […] sur le sol.

[…]« Sabotage, sabotage, Schweinrei » !! éructe le fauve à tête de mort en se ruant la « schlague » en avant.

Affolement du malheureux, réflexe de protection ? Il exécute un saut en arrière. Déséquilibré, il tombe. […] Un hurlement inhumain jaillit de sa gorge, qui glace d’effroi les plus endurcis. […] Le bras de notre malheureux camarade a été happé par la courroie de transmission. […] Sans soins, il mourra quelques heures plus tard dans d’atroces souffrances.

 

 

Louis Péaron, Je suis affecté à une table de Schonung, repos et travail léger, Sachsenhausen

 

Chaque nuit ou presque, nous devons nous lever plusieurs fois. Les hommes n’en peuvent plus. Une compensation serait de pouvoir dormir ou au moins se reposer le dimanche après-midi, après le travail de la matinée. Mais cela se produit rarement, car le block est souvent puni pour une raison plus ou moins futile, si tant est qu’il y ait une raison.

 

L’après-midi se passe […] en brimades de toutes sortes, telles le « saut du crapaud », les « couchez – levez », poursuivis sur l’Appelplatz jusqu’à épuisement total. […]

le lendemain matin, le travail nous attend à l’usine.

 

Un certain jour de 1944, j’éprouve une fatigue intense et profonde. Mes yeux se ferment ; le néant s’empare de moi jusqu’au plus profond de mon être. Comme il est difficile de traduire l’immensité de cette détresse physique que tous ressentent ! Il arrive une période où rien ne peut plus rien… Pourtant, combien en avons-nous vu connaître le sursaut et repartir à nouveau vers des espoirs chimériques permettant de survivre quelques heures ou quelques mois…

 

 

 

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